Laissez-moi vous parler d'une expérience tout à fait personnelle
que j'ai eue alors que je dansais des danses bretonnes durant un fest noz (littéralement
fête de nuit, fête où l'on danse des danses bretonnes).
C'était en été 1994. Je revenais juste en Angleterre de Californie où j'avais
animé des danses durant une tournée sur la côte ouest. Pendant le voyage,
j'avais décidé de tenter de vivre en Californie pour un temps. Il me restait
quelques semaines avant de retourner en Californie, je me dis alors que j'aimerais
visiter la Bretagne pendant ce temps, d'autant qu'il se passerait pas mal de
temps avant mon prochain retour.
Accompagné d'une amie nommée Angela, de Bristol, nous partîmes. Angela était
une danseuse avide de danses en cercle, mais elle n'était jamais allé en Bretagne
ni à un fest noz. Quant à moi, j'étais allé à de nombreux, dans de grands festivals
comme Lorient et Quimper ou de petits dans des villages perdus. Je découvris
que Skolvan, un de mes orchestres favoris de fest noz, devait jouer dans un
village sur la côte atlantique pendant notre séjour, je m'organisai donc pour
y être.
Alors que nous étions dans la région, nous appelâmes Keltia Musique à Quimper
où je fondis presque ma carte de crédit en achetant des CD de musique de danses
bretonnes. Parmi mes prises, j'avais un tout nouveau album de Skolvan intitulé
'Swing and Tears.'
L'enregistrement venait de sortir quelques jours auparavant et j'étais très
excité de l'avoir acquis, de les entendre à nouveau et de danser sur
leur musique ce soir-là!
Nous réussîmes à nous frayer une route jusqu'au village minuscule et lointain
du nom de Logonna-Daoulas, situé sur la côte rocheuse, juste au sud de Brest.
Le musicien Alan Stivell, qui ,autant que je sache, est le pionnier de la renaissance
de la musique bretonne à danser, a été cité, disant que dans un fest noz réel
(contrairement à un bal breton):
Logonna-Daoulas demandait certainement un peu de recherche, même avec
une bonne carte. Nous la trouvâmes en fin d'après-midi et déjà
de nombreux villageois construisaient un immense feu de joie sur la pelouse
munipale. Nous étions beaucoup trop tôt, comme tant de festoù
noz (pluriel de fest noz), celui-ci n'allait pas commencer avant 22h. Nous étant
assurés que nous avions trouvé le bon endroit, nous nous mîmes
à chercher un logement qui s'avéra être un magnifique moulin
restauré, non loin de là. La chose qu'il faut savoir c'est qu'avec
un fest noz, s'il a du succès, il continue jusquà l'aube. Après
tout, il se pouvait que nous n'ayions pas besoin de ces lits (mais ils seraient
utiles pour dormir le lendemain). Nous fîmes une sieste dans le jardin
puis mangeâmes un repas breton copieux dans le restaurant du moulin afin
de nous préparer à danser.
Autour de 22h, nous retournâmes au village et il semblait que rien ne
commencerait avant un bout de temps. Nous allâmes dans un bar pour boire
un coup et alors seulement les choses commencèrent à changer.
Nous découvrîmes que la danse avait lieu pour commémorer
la mort de Jeanne d'Arc et que "rien ne commençait avant la nuit
ici".
Vers 22h15, il y eut un mouvement de foule vers le bar et l'excitation commença
à se faire sentir. Nous sortîmes juste à temps pour voir
qu'on allumait le feu de joie, qui, à ce moment, était haut comme
un immeuble de trois étages! Les musiciens joueraient sur une charrette
bâchée et le bar extérieur commençait à faire
des affaires. Skolvan apparut sur la scène et tout de suite, jouèrent
une gavotte qui nous prit par surprise, pas d'introductions, aucune préparation.
En fait, il n'y eut pas une annonce d'aucune sorte de toute la nuit.
Les danses s'enchaînèrent - an dro, plinn, fisel, laridé,
rond de Loudéac - tout au long de la nuit...
Quand Skolvan faisait une pause, un couple plus âgé du village
nous faisaient danser. Ils chantaient en "kan ha diskan", un chant
à cappella qui est fait de chants et de répons très rythmés.
Le tempo vacilla beaucoup mais c'était merveilleux à expérimenter.
Nous avons aussi dansé avec deux jeunes musiciens appelés "sonerion"
(en breton), "sonneurs de couple" en français. C'était
la musique qu'Alan Stivell envisageait pour un fest noz, jouée ainsi
sur le biniou coz (la cornemuse à un bourdon) et la bombarde (un hautbois
rustique). Ils étaient bien chauds et je pus déceler que dans
deux-trois ans, ils allaient être bien connus en Bretagne.
Le feu était constamment réapprovisionné et il faisait
incroyablement chaud. Les pas des danses bretonnes sont simples et hypnotiques
et au fur et à mesure que la nuit passait, je pouvais sentir que j'accédais
à une place très profonde en moi-même. Je considère
ces danses comme des "méditations en mouvement".
À environ 3h, il commença à pleuvoir une pluie lourde
et nous tous qui dansions dans la spirale, nous sommes juste rapprochés
du feu et alors nous étions protégés par un dôme
de vapeur. Ceux qui buvaient au bar se faisaient tremper. Je commençai
à me sentir très bizarre. C'était une immense serpent qui
commençait à remonter le long de ma colonne vertébrale.
Mes chakras s'ouvrirent dans un bruissement tandis que le serpent les traversait
et que je devenais de plus en plus léger. Les danses continuèrent
à s'enchaîner, aucune conversation ne prenaient place dans les
intervalles, pas de présentation, l'orchestre jouait et nous dansions.
À la fin, le serpent atteignit mon chakra couronne et l'ouvrit avec une
immense explosion de flammes. Je volais.
Je continuai de danser dans cet état extatique pendant des heures.
Il fut 4h, puis 5h et je compris vraiment à quoi servaient ces danses.
Sans aucun doute, j'étais en train d'expérimenter l'ouverture
de la kundalini, telle qu'elle est enseignée dans les traditions orientales,
sans l'avoir recherchée. Vers 6h, je sentis le serpent se retirer à
travers les chakras, les refermant au fur et à mesure de sa descente.
Soudain, je me sentis incroyablement fatigué et demandai à Angela
si elle aimerait partir. Elle acquiesça et elle nous reconduisit
au moulin.
Quand nous arrivâmes, nous nous attendions à nous écrouler
dans un profond sommeil mais il y avait une party qui battait son plein. Vers
8h, ils commencèrent à partir et ce ne fut qu'à ce moment
que nous nous endormîmes.
Je me suis demandé depuis, si beaucoup de Bretons avaient eu cette
expérience au cours de ces danses; et je pensai que peut-être je
l'avais eue à cause de mon expérience des danses sacrées
en cercle. Je n'y repensai pas avant septembre 1995. Je dansais alors avec l'orchestre
"Ad Vielle Que Pourra" au "Freight and Salvage" à
Berkeley en Californie. Benoît, dans l'orchestre, nous enseignait un An
Dro et parlait de "dresser la tête du serpent". J'allai lui
parler à la fin et il me confia qu'il l'avait expérimenté
dans un grand nombre d'occasions.
Ça ne m'est pas arrivé depuis cette nuit à Logonna-Daoulas
mais quand je danse ces danses en Californie, je suis invariablement le meneur
et j'ai d'autres soucis en tête, du style : est-ce que l'orchestre est
dans le rythme ? Qu'est-ce que je vais leur montrer ensuite ?
Je vais être en Bretagne à nouveau l'été 1996 comme
participant et ce sera intéressant de voir ce qu'il en ressort.
© Ray Price
1995
Opinion du traducteur (Jean Carfantan) explications et photos sur les pas du plinn par exemple.
Cet événement allait donc être un presque vrai
Fest Noz selon l'opinion d'Alan. Le seul critère qui ne collait pas était
que Skolvan était un orchestre célèbre et j'en avais même
entendu parler en Angleterre!
Les danses bretonnes sont certainement très anciennes et remontent à
bien avant la civilisation celtique. Les plus anciennes, comme le plinn, se
dansent sur les talons, le bassin bascule légèrement et les jambes
fléchissent, c'est une posture coutumière des chamans. Les spirales
se forment et se déforment, composées de danseurs serrés
les uns contre les autres. L'énergie passe à travers les mains,
la terre (certains points d'énergie sous les pieds sont activés),
et la musique qui peut durer très longtemps sans que l'on sente la fatigue.
Allez voir sur la
page originale (en anglais) et écoutez son groupe "Trouz Bras"
("grand bruit" en breton ).